« Serions-nous aveugles, nous aussi ? » demandent les pharisiens à Jésus.
Voilà une question que chacun d’entre-nous peut se poser aujourd’hui. C’est même un devoir de se la poser ! Le problème, c’est que si nous répondons, par modestie ou par fausse humilité « oui, nous sommes aveugles », alors nous avouons que nous ne sommes pas assez clairvoyants pour avoir un bon discernement. Notre réponse n’a donc pas de valeur. Et si au contraire nous répondons « non, nous ne sommes pas aveugles », nous nous heurtons à la réponse de Jésus : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. ». Alors, comment s’en sortir ?
Première piste : c’est à Jésus que les pharisiens posent la question « Serions-nous aveugles, nous aussi ? ». Ce n’est donc pas à nous-mêmes, mais à Jésus que nous devons nous aussi la poser. Voilà certainement un devoir de carême assez important pour qu’on s’y arrête un instant. Parce que poser une question à Jésus, ça implique aussi de mettre en place les conditions favorables pour entendre sa réponse. Il faut pour cela quitter l’agitation de notre quotidien pour consacrer un minimum de temps à la prière. C’est exigeant, nous le savons. Mais comment envisager entendre une réponse de Jésus autrement que dans la prière, dans le silence, dans le secret de notre cœur ?
Un indice tout de même qui peut nous aider à savoir si nous sommes aveugle ou pas, c’est la réponse à cette question : que voyons-nous ? et là, en principe, nous devrions être capables de répondre nous-mêmes. Quand je prends le temps d’observer le monde autour de moi, qu’est-ce que je vois ? À côté de toutes les belles choses de la Création, est-ce que je vois mon frère ou ma soeur, mon prochain, dans la détresse ? Est-ce que je vois la souffrance des personnes que je connais ou même que je ne connais pas ? Très concrètement, et moins dramatiquement, est-ce que je vois les manques, les besoins, les situations difficiles dans mon entourage, dans ma famille, dans ma commune, dans ma paroisse, dans mon voisinage ?
Et si je vois tout ça, quel regard est-ce que je pose sur ces situations, sur ces personnes ? Est-ce que ce que je vois me laisse indifférent, ou fataliste (c’est comme ça, on n’y peut rien) ou au contraire me pousse à agir, à porter secours ? Et de quelle manière ? Est-ce que je pose un regard simplement humain sur mes frères, ou est-ce que j’essaye de voir comme Dieu voit, en chacun, son enfant bien-aimé ?
Nous avons entendu dans la première lecture combien le regard de Dieu est différent de notre regard. Nous jugeons l’apparence, et Dieu juge le cœur, c’est pourquoi il ne choisit pas le fils aîné de Jessé, qui est grand et fort, mais le petit David, qui est à l’écart à garder le troupeau, pour devenir le roi de son peuple.
Pour nous aider à y voir clair, en ce milieu de carême, regardons l’évangile qui nous est proposé par la liturgie d’aujourd’hui. Nous y voyons Jésus accomplir un geste bien étrange : il crache par terre et fait de la boue avec sa salive ! On peut y voir symboliquement qu’il apporte un peu de lui-même — sa salive — à la terre, pour en faire un remède. Il féconde la créature en y incorporant ce qui vient du Créateur. C’est le geste même de Dieu dans le récit de la Création, quand il façonne l’homme avec la poussière du sol, puis y insuffle son souffle de vie.
Mais au-delà du symbole, qui a son importance, cette attitude de Jésus est pour nous un exemple. Pour se mettre au service de cet homme aveugle, Jésus prend le temps d’accomplir un travail physique, concret. Ce n’est pas par une simple parole, par une formule magique qu’il accomplit la guérison. Il façonne une pommade avec de la boue, puis il l’applique sur les yeux de l’aveugle. Ça ne se fait pas tout seul ! Et ce qui est remarquable aussi, c’est qu’il implique ensuite l’aveugle dans sa propre guérison : « va te laver à la piscine de Siloé ». S’il n’y va pas, s’il ne s’implique pas, il n’est pas guéri. Cet aveugle a devant lui un choix libre : croire, et aller se laver pour être guéri ; ou ne pas croire, et se dire « cet homme m’a appliqué de la boue sur les yeux mais ne m’a pas guéri, je suis toujours aveugle ».
Jésus nous montre ainsi que servir, ce n’est pas faire les choses à la place de l’autre, c’est lui donner la capacité d’agir. L’aveugle n’est pas encore guéri, il doit se rendre à la piscine pour achever sa guérison.
Vous connaissez sans doute ce dicton « au lieu de donner un poisson à celui qui a faim, apprends-lui plutôt à pêcher ». Ce dicton est une mise en application concrète de la leçon que Jésus nous donne aujourd’hui. En effet, si je donne à manger à celui qui a faim, je risque de rester dans la condescendance. Je rend celui que je veux aider dépendant de ma générosité. J’en fais un assisté, une personne redevable. Je reste en surplomb, ce qui n’est pas très fraternel. C’est généreux, mais ce n’est pas fraternel. Mais si je l’aide à produire lui-même sa nourriture, si je l’aide à trouver ses propres moyens de gagner son pain, je l’humanise en faisant de lui un homme libre et autonome. Et du même coup, je m’humanise moi aussi en me faisant son frère. Énorme différence !
À nouveau, il nous faut donc nous poser la question : suis-je aveugle ? Et qu’est-ce que je vois ? Quel regard est-ce que je pose aussi sur moi-même ? Sur ma façon de pratiquer ma foi, sur ma façon de suivre Jésus ? Jésus ne nous demande pas de faire des efforts de mortification, d’accomplir des exploits en pratiquant une ascèse plus ou moins héroïque, en recherchant le défi, la performance. Le risque serait alors de ne regarder que soi-même, et d’être aveugle à notre entourage. L’exemple que Jésus nous donne, c’est celui du serviteur. Le serviteur qui va au-devant de celui qui est dans le besoin, et qui l’aide à changer sa situation, à se remettre debout, à retrouver sa dignité d’enfant bien-aimé de Dieu.
Le service, ce n’est pas une option pour un croyant. Il est au contraire l’expression la plus aboutie de la foi, puisqu’il est la mise en acte de la charité, la plus grande des trois vertus théologales, comme le rappelle Saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens : « Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité. » (1Co 13, 13)
La charité, le service gratuit, par amour de Dieu et amour de nos frères, n’est donc pas une conséquence de la foi, mais elle lui est consubstancielle. On ne peut pas se déclarer chrétien si on ne pratique pas la charité, d’une manière ou d’une autre, si on ne se met pas au service. Un chrétien non-pratiquant, en fait, ça n’existe pas. Ça ne peut pas exister.
Tout est donc une question de regard, de clairvoyance. Il s’agit pour nous d’imiter le regard que Jésus pose sur chacun de nous.
Et finalement dans cette histoire, parmi tous ces personnages de l’évangile d’aujourd’hui, c’est bien l’aveugle qui est le plus clairvoyant. Il ne prétend pas détenir un savoir, comme les pharisiens, ni se plier à un dogme. Il témoigne simplement de la vérité de son expérience : « j’étais aveugle et maintenant je vois ». D’aveugle qu’il était, Jésus en fait un voyant. Jésus se met à son service pour lui donner la lumière de sa vérité, et il nous demande de faire de même en nous mettant au service de tous, en nous faisant proche de chacun. C’est peut-être comme ça qu’on peut comprendre cette parole de Saint Paul qui commence notre deuxième lecture :
« autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière ».
Alors, frères et sœurs, conduisons-nous comme des enfants de lumière. C’est en nous mettant, à la manière de Jésus, au service du monde, que nous pouvons lui ouvrir les yeux sur la vérité de Dieu. Soyons des chrétiens en service, à la suite de Jésus, pour apporter sa lumière au monde.
Amen.
Daniel BICHET, diacre permanent
Paroisse Ste Marie du Val de Sèvre
Boussay et Clisson (44)
Le 15 mars 2026
Sommaire année A