(Scrutins)
Les catéchumènes qui seront baptisés à la veillée Pascale vivent ce jour un scrutin qui rassemble trois sens : c’est une célébration au cours de laquelle le candidat au baptême est appelé à se placer devant la grandeur de l’appel de Dieu ; il est scruté sur sa progression dans la vie chrétienne et il est encouragé à lutter contre le mal. Et pour nous, chrétiens baptisés de longue date, nous découvrons d’une manière renouvelée comment nous pouvons parvenir le jour de Pâques à la même profession de foi que ceux qui demanderont le baptême.
Pour nous guider sur ce chemin, la liturgie de la Parole de Dieu nous propose sur trois dimanches, trois passages majeurs de l’évangile selon St Jean : la samaritaine dimanche dernier, le retour à la vie de Lazare dimanche prochain, et aujourd’hui la guérison de l’aveugle-né, un épisode que vous avez pu trouver un peu long. C’est pourquoi je vous encourage, dans la semaine qui vient de relire lentement ce chapitre 9, en repérant les différentes étapes. Car ce qui nous a paru à la lecture comme une sorte de reportage fidèle et précis des événements, est en fait une construction très élaborée destinée à nous transmettre un message central pour notre vie chrétienne.
Je vais en souligner quatre points.
Premier point : il y a d’abord la question choc du début : pourquoi cet homme est-il aveugle ? Est-ce lui qui a péché ou bien ses parents ? (la maladie était alors considérée comme la conséquence du péché). La première question nous habite toujours, devant la maladie, le handicap, la souffrance. Pourquoi est-ce que je subis cela ? Qui est responsable ? Qu’ai-je donc fait ? Nous sommes ici confrontés au mystère abyssal de la souffrance. Mais ce qu’il faut retenir face à ces questions spontanées, c’est la manière dont le Christ répond. La réponse du Christ n’est pas « voilà pourquoi il est aveugle », mais « voilà ce que nous sommes appelés à vivre, à partir de cette situation de souffrance ». Le Christ ne regarde pas en arrière, mais en avant. S’il est né aveugle, dit Jésus, c’est que l’action de Dieu doit se manifester en lui. Ce n’est donc pas une explication qui est donnée, mais un « a-venir », une espérance concrète : la rencontre avec Dieu. « Pendant qu’il fait jour, il faut agir (…). Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde », dit alors Jésus. On n’explique donc pas pourquoi cet homme est né aveugle, mais on découvre comment sa cécité va faire éclater, aux yeux de tous, la mission du Christ d’être la lumière du monde : chacun d’entre nous, ici, doit pouvoir le voir et donc il va falloir rendre la vue à cet aveugle.
Deuxième point : la guérison elle-même. L’aveugle-né est le symbole de notre humanité enfermée dans une cécité qui ne voit pas Dieu, qui ne le reconnaît pas, qui s’obstine souvent à le contrer.
Jésus prend de la boue, symbole de la matière première, la terre, de laquelle nous sommes sortis, que l’on se réfère au livre de la Genèse, ou aux connaissances en cosmologie contemporaine, puisque les atomes qui constituent notre corps sont des poussières d’étoiles…
Et il envoie l’aveugle à la piscine de Siloë, qui signifie en hébreux « envoyer ». Vous imaginez l’homme aveugle avec de la boue sur les yeux, qui tâtonne pour atteindre le bassin, comme il y a ce cheminement que vous êtes en train de vivre, vous, catéchumènes. Et quand il ressort du bassin, il voit. Bien sûr, nous avons ici la représentation du baptême, qui nous fait passer de la cécité intérieure à la lumière intérieure de l’amour de Dieu. Jésus vient ouvrir les yeux du cœur. Et l’illumination intérieure se manifeste par un regard extérieur renouvelé et une parole ferme pour témoigner. Recevoir cette lumière du Christ, c’est poser un regard apaisé sur les personnes qui nous entourent et les évènements qui structurent notre vie.
Alors laissons la lumière du Christ entrer en nous !
Ce n’est pas ce que certains contemporains de la scène, les pharisiens et les scribes, font. C’est mon troisième point. Que retenir du débat tourmenté rapporté entre eux et l’aveugle qui ne l’est plus ? Le débat s’enferme sur la question de l’identité des uns et des autres. Est-ce bien le même ? Est-ce un autre qui lui ressemble ? Ne voyait-il pas avant ? Où est l’astuce ? Quant à celui qui l’aurait guéri : qui est-ce ? Un prophète ? Un pécheur ? Un hérétique ? Si ce long débat nous est rapporté, c’est pour progresser dans notre connaissance de Dieu. Car celui qui ne voyait pas, voit : c’est incontestable, même si c’est contesté. Et ceux qui ne sont pas aveugles ne voient pas ce que, lui, voit. Ils ne reconnaissent pas celui qui est la lumière du monde. Nous vivons déjà ici, par anticipation, le procès intenté à Jésus à Jérusalem. Comme l’aveugle guéri est exclu, l’auteur de la guérison sera exclu. La lumière brille dans les ténèbres, nous dit St Jean au début de son évangile.
Quatrième et dernier point de méditation : après ce débat compliqué sur l’identité de chacun, aboutissant à un double rejet, a lieu une rencontre, un échange d’une tout autre profondeur : le désormais voyant retrouve Jésus, comme le chrétien qui a reçu la lumière à son baptême retrouve le Christ à l’eucharistie. Surgis alors la question décisive qui conclut le chapitre : « Crois-tu au Fils de l’Homme ? », c’est-à-dire en moi, le Christ Fils de Dieu. « Et qui est-il, Seigneur, pour que je crois en lui ? ». Celui qui voit se pose encore des questions. Ceux qui ne voient pas ne se posent plus de questions. Alors, chers catéchumènes, après votre baptême, continuez à vous poser des questions : c’est la condition pour que votre foi progresse et nourrisse votre vie. Tous, posons des questions, et mettons des mots sur ce qui nous interroge : nous n’aurons jamais fini d’entrer dans la foi. La relation avec le Seigneur est toujours appelée à progresser, c’est l’inverse d’une routine.
« Qui est-il, pour que je crois en Lui ? ». La question ne reste pas sans réponse : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle », répond lui-même le Christ. Oui, il te parle dans la Parole, tu le vois et il vient à toi quand le prêtre consacre le pain et le vin. Et tu le verras désormais toujours car la lumière qu’il a mise en toi ne s’éteindra pas.
Que chacun de nous réponde alors comme le désormais voyant : « Je crois, Seigneur ».
Christophe DONNET, Diacre permanent,
Paroisse St-Étienne St-Benoît
Diocèse de St-Étienne
15 mars 2026
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