Voilà trois dimanches de suite que les textes de la liturgie nous parlent de la vigne.
Dimanche dernier, c’était la parabole du vigneron qui demandait à ses deux fils d’aller travailler à la vigne. L’un dit « oui » mais n’y va pas, le deuxième dit non mais y va quand-même. Le dimanche d’avant, nous avions cette histoire du vigneron qui donne un salaire égal à ses ouvriers, qu’ils aient travaillé toute la journée ou seulement une heure. Et ce dimanche, cette parabole du propriétaire d’une vigne qui part en voyage…
Et aujourd’hui, nous avons, en plus, la première lecture dans laquelle il est aussi question de la vigne. Et le psaume également ! C’est vrai que nous sommes dans la période des vendanges — même si cette année, les vendanges sont terminées depuis bien longtemps !
La vigne est un univers très présent dans la Bible, que ce soit dans l’ancien testament, les psaumes ou les évangiles. La vigne… Le vigneron… Ses serviteurs… Son fils… La récolte… Le vin… Tout ceci est en fait, bien sûr, un langage codé. De quoi s’agit-il ?
Dans les textes d’aujourd’hui, nous avons la chance d’avoir le décodeur, en tout cas quelques indices qui nous mettent sur la bonne voie. Il s’agit de la première lecture. Elle est tirée du livre d’Isaïe, au chapitre 5 qui nous raconte une parabole, ou plutôt un chant : « le chant du bien-aimé à sa vigne ». Et au verset 7, Isaïe nous donne cet indice : « La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël ; le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda ». Autrement dit : la vigne, c’est le Royaume de Dieu ; le plant de vigne particulièrement aimé du Seigneur, c’est son peuple, le peuple de Dieu.
Ce chant du livre d’Isaïe était évidemment très connu des auditeurs de Jésus, qui connaissaient par cœur de nombreux passages de la Bible. Et tout particulièrement les histoires, les poèmes, les chants et les paraboles, plus faciles à retenir.
Donc, quand Jésus commence son histoire par ces mots : « Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. » il ne fait aucun doute que ses auditeurs entendent ce fameux chant du livre d’Isaïe : « Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. » On y retrouve tous les éléments : le propriétaire, la vigne, le plant de qualité, la tour de garde, le pressoir. Quant à la clôture, il faut aller la chercher dans le psaume 79, qui nous est aussi proposé aujourd’hui : « Cette vigne que tu as prise à l’Égypte […] Pourquoi as-tu percé sa clôture ? Tous les passants y grappillent en chemin… »
Alors, que faut-il comprendre de cette histoire, avec ce vocabulaire qui apparaît dans de nombreux passages bibliques ?
Nous l’avons dit, la vigne, c’est le peuple de Dieu ; le propriétaire, c’est Dieu lui-même, évidemment ; il prend soin de sa vigne ; il en est à l’origine, il en est le créateur. Il prend soin de son peuple, il prend soin de nous. La clôture, c’est en quelque sorte la limite du Royaume de Dieu, la frontière au-delà de laquelle sévit le Mal.
Et la tour de garde ? C’est le moyen que Dieu donne à sa vigne pour la protéger, la préserver du mal. Un bâtiment solide, résistant, qui domine la vigne et permet à celui qui monte à son sommet de surveiller la vigne elle-même, mais surtout les alentours, afin de voir arriver de loin les attaques du Mal. C’est un peu comme le donjon du château, à la fois vigie et refuge, prévention et protection. Un endroit sûr, un appui, une référence. Vous l’avez deviné, la « tour de garde », c’est la Parole de Dieu. En haut de cette tour de garde, il a posté des guetteurs : les prophètes qui se sont succédés tout au long de l’Histoire du Salut, pour rappeler au peuple la parole de Dieu à chaque fois qu’il s’égarait dans de mauvaises pratiques.
Dans la parabole d’aujourd’hui, Jésus ajoute des personnages : les serviteurs, les envoyés du Père. Ce sont les saints de toutes époques, souvent martyrisés à cause de leur fidélité à Dieu.
Et pour finir, Dieu envoie son Fils. Là, pas de surprise, nous avons tout de suite reconnu Jésus lui-même, le Christ, le Fils venu récapituler en sa personne toute l’Histoire du Salut. Nous le savons, il subira le même sort que les serviteurs : il sera tué par les vignerons, ceux à qui le propriétaire a confié sa vigne.
Mais Jésus ne raconte pas cette histoire simplement pour dénoncer le comportement des chefs religieux du peuple de Dieu, et pour leur annoncer qu’il sera lui-même tué. Il conclut ainsi la parabole : « Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »
Il s’adresse particulièrement aux responsables religieux de son temps, qui se comportent comme s’ils étaient propriétaires de la vigne. Mais ce message vaut aussi pour chacun de nous aujourd’hui ! Il nous dit que, finalement, personne n’est propriétaire de la vigne du Seigneur. Même si Dieu nous en a confié la responsabilité, elle appartient à Dieu seul, qui la confie à qui il veut. Et il veut la donner, nous dit Jésus, à « une nation qui lui fera produire ses fruits. » Le but de la vigne, c’est de produire du raisin, et la finalité du raisin, c’est d’être sublimé en passant par le pressoir, pour donner du vin. Et on sait la puissance symbolique du vin dans la Bible, ce vin dont Jésus va faire son propre sang, lui qui va lui-même être broyé par le pressoir de sa Passion et de la croix.
Ainsi donc, Jésus nous met en garde contre la tentation de vouloir mettre la main sur le Royaume de Dieu. Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire ?
Il peut nous arriver de nous croire propriétaires de la foi, quand nous faisons comme le propriétaire de la vigne dans la parabole, nous qui ne sommes que les vignerons : nous venons chercher les bénéfices de la récolte, alors que notre rôle est de travailler à produire cette récolte. Nous venons à l’église écouter de belles paroles, nous venons nous enrichir de la parole de Dieu, de tout ce qu’elle nous apporte, nous venons y chercher des sacrements. C’est beau ! Il faut continuer à le faire !Mais à quel moment faisons-nous fructifier cette parole et ces sacrements reçus ? Quand permettons-nous aux grâces reçues de profiter à nos frères et sœurs, en nous mettant à leur service ? Saint Paul dans la deuxième lecture nous exhorte pourtant à ne pas nous contenter d’écouter : « Ce que vous avez appris et reçu, ce que vous avez vu et entendu de moi, mettez-le en pratique. Et le Dieu de la paix sera avec vous. »
Le psalmiste se lamente sur la vigne du Seigneur : « pourquoi as-tu percé sa clôture ? tous les passants y grappillent en chemin ». Ces passants qui grappillent en chemin, ne serait-ce pas nous, parfois, quand nous nous contentons de venir à l’église pour consommer, pour simplement nous nourrir de la parole de Dieu et des sacrement ? Nous grappillons des fruits dont nous faisons un festin. Mais ces raisins que nous avons mangés, n’étaient-ils pas destinés à devenir du vin ? N’avions-nous pas pour mission de le passer par le pressoir du témoignage, puis de le laisser fermenter dans une patiente méditation, afin qu’advienne le bon vin de la Parole de Dieu, qu’il nous faut distribuer en partage à ce monde qui a soif ?
Frères et sœurs, plutôt que de chercher à récupérer les bénéfices de la récolte, qui ne nous appartiennent pas, attachons-nous à cet humble travail de vigneron qui est le nôtre. Ne craignons pas de passer par le pressoir du témoignage et du service auprès de ceux qui en ont besoin. Formons ensemble cette « nation qui fera produire ses fruits » à la vigne que le Seigneur nous a confiée.
Amen.
Daniel BICHET, diacre
Monnières et Clisson (44), 4 octobre 2026