Connaissez-vous cette chanson de Maxime Le Forestier :
«
On choisit pas ses parents,
on choisit pas sa famille,
on choisit pas non plus les trottoirs de Manille,
de Paris ou d’Alger,
pour apprendre à marcher »
Ce refrain dit probablement quelque chose de profondément vrai. La famille n’est pas d’abord un choix, c’est un donné. On la reçoit telle qu’elle est, avec ses forces, ses fragilités, ses joies et parfois ses blessures. Et c’est précisément à partir de cette réalité-là que la liturgie de ce jour nous parle.
Le psaume que nous avons chanté pourrait facilement être entendu comme la description d’une famille idéale : un couple uni, des enfants autour de la table, une maison paisible. Mais ce psaume n’est pas une photographie de la réalité. C’est une bénédiction. Dans la Bible, bénir ne signifie jamais dire que tout est parfait. Bénir, c’est confier à Dieu une réalité telle qu’elle est, en demandant qu’il y fasse grandir la vie, la paix et la fidélité. Autrement dit, ce psaume ne dit pas : « Voilà à quoi votre famille doit ressembler », mais : « Voilà ce que Dieu désire pour vous, même si le chemin est compliqué ».
La première lecture va dans le même sens. Ben Sira ne parle pas de parents idéaux, mais de parents vieillissants, fragilisés, parfois déroutants. Honorer ses parents, ici, ce n’est pas dire qu’ils ont tout réussi. C’est choisir la miséricorde, la patience, le respect du lien, même quand tout n’a pas été simple. Cette parole est précieuse aujourd’hui, dans des histoires familiales parfois marquées par les séparations, les recompositions ou les absences. La Bible ne nie pas ces réalités. Elle invite à prendre soin du lien quand il est fragile, plutôt qu’à juger ce qui n’a pas tenu.
Dans la lettre aux Colossiens, saint Paul ne décrit pas un modèle familial figé. Il décrit une manière chrétienne d’habiter les relations. Tendresse, patience, pardon, attention à ne pas décourager. Même la phrase difficile : « Femmes, soyez soumises à vos maris », ne peut être comprise qu’à la lumière de ce qui suit : « Maris, aimez votre femme ». Aimer à la manière du Christ, c’est renoncer à toute dureté, à toute domination. Le cœur du texte n’est pas la hiérarchie, mais la qualité de la relation. Ce qui sanctifie une famille, ce n’est pas sa conformité à un schéma, mais l’amour qui y circule, parfois au prix d’un long apprentissage.
L’Évangile nous montre une Sainte Famille en fuite, déplacée, inquiète pour l’avenir. Joseph ne maîtrise rien. Il avance pas à pas, il fait ce qu’il peut pour protéger la vie qui lui est confiée. Nous sommes très loin d’un conte de Noël ou d’une famille idéale. C’est une famille précaire, obligée de prendre des décisions dans l’urgence, sans garantie pour demain. Et pourtant, c’est là que Dieu agit. Comme le rappelle Amoris Laetitia, une exhortation apostolique publiée en 2016 par le pape François sur l’amour dans la famille, « les familles traversent des crises de toutes sortes. Elles font partie de leur histoire dramatique ». Les crises ne sont pas un échec de la famille chrétienne. Elles font partie de son histoire, parfois douloureuse, mais jamais abandonnée de Dieu. Dieu n’attend pas que la situation soit parfaite pour être présent. Il accompagne une famille en chemin, vulnérable, exposée, mais digne de confiance.
C’est ici que le psaume prend tout son poids. Bénir une famille, ce n’est pas dire qu’elle correspond à un idéal. C’est croire que Dieu peut encore agir dans ce qui est fragile. C’est aussi ce que rappelle Fiducia supplicans, une déclaration publiée en 2023 par le Dicastère pour la doctrine de la foi avec l’approbation du pape François, qui souligne que la bénédiction est une demande d’aide à Dieu pour des personnes telles qu’elles sont, et non la validation d’une situation.
On ne choisit pas sa famille, c’est vrai. Mais on peut choisir comment on y marche, comment on y pardonne, comment on y bénit. En ce jour de la Sainte Famille, la liturgie nous dit une chose simple et forte. Quelle que soit notre histoire familiale, elle peut devenir un lieu de bénédiction, parce que Dieu n’abandonne jamais ce qu’il a confié à nos mains.
Guillaume DOUET, diacre permanent
Paroisse Notre Dame de la Compassion, Rueil-Malmaison (92)
28 décembre 2025